Grises mines

L’exploitation des mines d’ardoise a rythmé et modelé la vie d’une grande partie des Ardennes pendant huit siècles, avant de disparaître brutalement il y a une cinquantaine d’années. Une longue histoire en partie oubliée, qui se mêle à celle de l’immigration ouvrière et du violent déclin des régions industrielles de l’est de la France.

Paul Demougeot & Léo Keler
Yannick Rossato, maire de Rimogne, marche dans la mine d’ardoise située sur sa commune, à quelque soixante mètres de profondeur. Le 7 août 2023.
Yannick Rossato, maire de Rimogne, marche dans la mine d’ardoise située sur sa commune, à quelque soixante mètres de profondeur. Le 7 août 2023.

Il faut s’imaginer être soixante mètres sous terre, sans un bruit à part celui, régulier, de l’eau qui s’infiltre à travers les couches de schiste pour rejoindre les profondeurs de la nappe phréatique. Il faut s’imaginer que, sans lumière, on ne distingue plus aucune forme à trente centimètres de soi. Il faut s’imaginer, dans ce dédale sans fin de galeries et de cavités façonnées par 800 ans d’exploitation, plusieurs centaines d’ouvriers qui descendent extraire la fameuse ardoise tous les jours. Il faut enfin, pour tenter de se représenter un tableau assez équivoque de l’expérience d’une mine d’ardoise, s’imaginer ce fourmillement de travailleurs, découpant et transportant des pièces de 80 kilos du petit matin jusqu’à l’heure du déjeuner.

Le tout dans une atmosphère chaotique, parsemée d’explosions et de tous les bruits liés à la découpe d’une roche très résistante et où les accidents et les décès n’étaient pas rares. Dehors, les femmes et les enfants devaient sans cesse
pomper les eaux d’infiltration, évacuées grâce à un subtil réseau de canalisation menant en contrebas du village, afin que la compagnie ardoisière puisse envoyer toujours plus d’hommes, toujours plus loin sous terre. Maline, ou un brin cynique, cette même compagnie possédait également les bars et cafés de la commune où ces ouvriers des profondeurs venaient oublier pour un temps la dureté et l’âpreté de leur tâche. Jusqu’en 1971, à Rimogne, à Fumay ou encore à Haybes, au nord du département, les mines d’ardoise étaient l’épicentre de la vie locale, la raison du dynamisme de la région, l’une des fiertés des Ardennes. Jusqu’à ce que tout s’arrête brusquement.

Des siècles d’existence

L’histoire de l’ardoise dans les Ardennes est avant tout géologique. Proche des méandres de la Meuse pour Fumay et Haybes, ou située sur un plateau qui favorise également les affleurements à Rimogne, le schiste dont est extraite la roche se compose de couches de sédiments et de vase empilées les unes sur les autres et propulsées sous la terre par le jeu de la tectonique des plaques. C’est à partir du XIIe siècle que les cavités souterraines ont commencé à être creusées. À cette époque du Moyen-Âge, où les abbayes voyaient le jour partout sur le territoire, les moines découvraient que l’on pouvait extraire l’ardoise du schiste, la fendre et ainsi protéger les toitures. La Révolution industrielle a offert les outils nécessaires à une exploitation à grande échelle de ces mines. Mais aussi, comme dans tous les bassins manufacturiers et ouvriers, des conflits sociaux de grande ampleur dans des ambiances qui n’avaient rien à envier au Germinal d’Émile Zola.

L’accélération de la production a fait exploser le nombre de mineurs déployés sur les sites ardennais. On en comptait 600 à Rimogne au XXe siècle. Ils descendaient à la mine tous les jours à quatre heures du matin, par des échelles situées dans des trous, le dos collé à la paroi. Les ardoisiers restaient sous terre jusqu’à midi, heure à laquelle il leur fallait une heure de marche pour retourner à l’air libre. Chacun possédait une occupation bien particulière. Les crabotteurs perçaient la roche avec leur outil, le crabot. Une fois les trous réalisés, les artificiers étaient appelés pour y introduire des charges explosives et faisaient tomber un bloc de plusieurs tonnes. Équipés de scies, de pioches, de maillets, de piques, les ardoisiers commençaient à débiter l’énorme bloc. Une troisième équipe arrivait lorsque celui-ci était cassé en morceaux transportables : les porteurs. On leur imposait parfois 80 kilos d’ardoise sur le dos, à remonter aux chariots qui les menaient à la surface. Dehors, un fendeur devait affiner l’ardoise, placée entre ses pieds et fendue avec un ciseau jusqu’à obtenir une feuille, passée ensuite au massicot par des femmes pour
prendre sa forme définitive.

Une part des difficultés rencontrées par la Société des Ardoisières de Rimogne venaient d’Espagne où un produit moins cher courait sur le marché. Pour y remédier, les Ardoisières ont décidé d’investir la totalité de leurs économies dans un outil qui devait leur permettre de descendre jusqu’à 200 mètres : le Puits Saint-Quentin. « On pensait alors que l’industrialisation allait tout sauver, les ardoisiers allaient pouvoir descendre en ascenseur. Pourtant, au milieu du XIXe siècle, les géologues avaient prévenu que Saint-Quentin n’était pas une bonne veine, que l’ardoise n’y était pas satisfaisante et qu’on n’en sortirait rien de bon. Personne n’a voulu les écouter et l’histoire leur a donné raison », relate Yannick Rossato, le maire de Rimogne (sans étiquette), très engagé dans la sauvegarde du patrimoine ardoisier de sa ville. La mort, à la fin de l’année 1970, du mineur Maurice Demelin, décapité par la cabine de l’ascenseur qui lui était tombée dessus, a fini de fragiliser l’ensemble du secteur. En mars 1971, l’exploitation des mines d’ardoise se terminait pour de bon.

Des conditions éreintantes

L’arrêt des ardoisières a engendré un drame social. 360 personnes se sont retrouvées du jour au lendemain au chômage. Les mineurs, qui venaient pour la plupart d’Italie et d’Espagne, étaient priés de dénicher une autre activité. Mais certains n’avaient pas attendu 1971 pour quitter définitivement le sous-sol. C’est le cas de Gianni Liguori, arrivé de Venise en 1957 à l’âge de 23 ans. À cette époque, l’Italie connaissait une importante pénurie de charbon. La France avait noué un accord pour échanger de la main-d’oeuvre bon marché contre la denrée rare. Il est resté trois ans dans les mines de Rimogne avant d’en partir. « Chez moi c’était marqué que l’on cherchait des ouvriers en France, et que l’on serait bien payé. On nous promettait un appartement et un salaire si l’on s’engageait pour aller travailler dans les mines », raconte Gianni avec son accent italien très doux, mâtiné des intonations typiques de l’Est. Gianni n’avait jamais mis les pieds dans une mine de sa vie. À Venise, il était garçon de café. Très vite, il a compris la dureté dont seraient forgées ses journées. « Le premier jour, on nous explique qu’il faut descendre dans la mine, sans ascenseur, parfois sur de grandes échelles de quinze mètres. Nous avons travaillé vraiment au fond de la mine, à cent mètres de profondeur. » Quand il remontait à la surface, Gianni avait tout juste l’énergie nécessaire pour aller manger un peu et puis dormir jusqu’à la fin de l’après-midi. Les seuls moments de félicité se déroulaient dans l’un des cafés de Rimogne. Là, il se lançait dans des parties de baby-foot avec ses amis du boulot et allait danser le rock avec les filles de la petite ville.

Gianni Liguori a appris le français « comme ça, avec les gens », à force d’entendre parler autour de lui et de tenter de se faire comprendre à l’épicerie. Il devait aussi se faire au climat rigoureux des Ardennes. « Je me suis habitué, je suis ardennais maintenant », revendique-t-il fièrement. En 1957, il logeait avec son ami Antonio, arrivé de Venise comme lui, dans une maison d’ouvrier divisée en cinq appartements, rustiques. Il a vu beaucoup de ses camarades attraper la maladie des mineurs, la silicose. Son équipement se composait d’un unique béret et d’une petite lampe. Un jour, en retard, il a descendu dans la mine sans ses allumettes. Il n’a eu d’autre choix, quand sa lampe s’est éteinte, que d’attendre deux heures assis dans le noir le plus complet qu’un chef vienne le chercher. Au bout de trois ans d’une répétition minutieuse et inlassable de ces mêmes gestes qui lui courbaient le dos et obstruaient son horizon, il a décidé d’arrêter le métier. « Je sentais que j’étais trop fatigué, que j’allais mourir là-dedans. » Il a ensuite travaillé quelque temps à Toul, en Lorraine, a appris la soudure avant de revenir s’installer dans les Ardennes pour ne plus en repartir. Aujourd’hui, alors qu’il approche des 90 ans, il est encore fidèle au rendez-vous dominical du dancing carolo, où il se trémousse toujours sur ce rock qui le faisait tenir dans sa jeunesse, parfois jusqu’à cinq heures d’affilée.

Où sont passés les souvenirs ?

Cinquante ans après la fermeture de la dernière mine, la mémoire de ce passé ancré dans la région ne risque-t-elle pas de tomber dans l’oubli ? Deux générations au moins se sont écoulées depuis que les travailleurs ont définitivement regagné la surface. Des adolescents venus tuer l’ennui du mois d’août sur le stade municipal de Rimogne, aucun ne semble connaitre l’histoire glorieuse du bourg, bien calme par rapport à la furia qui devait s’y dérouler au siècle précédent. « Ça remonte
trop », avouent les jeunes, presque gênés de la question. À Fumay, il reste un terril assez visible dans le village. Les ruelles de la bourgade, relativement désemplies, ne portent que peu de marques de l’activité minière. Au vacarme que devaient produire les centaines d’ouvriers une fois remontés à la surface s’est substitué le seul ronronnement d’un générateur électrique qui alimente la friterie posée au bord de la Meuse. Pourtant arrivée dans le village avant la fermeture de la dernière mine, Yolande n’en sait pas beaucoup plus. Elle est plus loquace sur la désindustrialisation qui a frappé durement la région quelques années plus tard. Comme si les mémoires de ces ardoisiers étaient retournées sous terre, à leur place d’origine.

Une fatalité que le maire de Rimogne, Yannick Rossato, s’est engagé à combattre en dépoussiérant l’image de la Maison de l’Ardoise. Le musée qui retrace l’histoire de l’exploitation minière de la ville s’est considérablement étoffé ces dernières années. Et ce, grâce à une rencontre fortuite sur fond d’urbex (exploration urbaine). Frédéric Mengotto est ingénieur dans l’informatique à Liège et spéléologue chevronné pendant son temps libre, fasciné par les trous d’eau dans les mines d’ardoise qu’il parcourt avec un collectif de passionné·es. Lui et ses compagnon·nes plongent dans les eaux souterraines pour s’aventurer encore plus profondément dans les mines abandonnées. De retour avec des images filmées, le groupe a convaincu Yannick Rossato de financer une plus large exploration. Elle doit ramener de nouveaux témoignages pour éclairer le patrimoine qui se trouve à des centaines de mètres sous les pieds des Rimognat·es. Pour commémorer les 50 ans de la fermeture des mines, en 2021, l’équipe de Cavex Minex a proposé un documentaire de dix-sept minutes, depuis diffusé dans la Maison de l’Ardoise. Des casques de réalité virtuelle sont même mis à disposition pour s’immerger dans les eaux turquoise des mines.

Si des militaires continuent à utiliser ces vestiges ardoisiers pour leurs exercices et que le premier édile Yannick Rossato souhaite les utiliser pour de la géothermie, les souvenirs retrouveront peut-être plus de couleurs à la surface. Le Puits de Saint-Quentin, emblème de la démesure des dernières années d’exploitation minière, souffrait du temps qui passe. Bénéficiaire du loto du patrimoine, il vient d’être rénové. Il pourra à présent accueillir curieux et curieuses de ce passé oublié.

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